Remettons cent fois sur le métier, notre ouvrage. C’est à l’aune de ce dicton que ma réflexion me conduit, dans les méandres de cette activité humaine qu’est la photographie, assez récente disons le.
Se divertir, se distraire, s’occuper en s’amusant, éloigner l’esprit de ce qui le fatigue. La photographie est devenue un divertissement. Dans une société des loisirs, cela semble normal. Mais explique quand même le paradoxe que vivent tous les photographes qui ne jouent pas, même s’ils prennent beaucoup de plaisir à pratiquer joyeusement leur activité.
Le nouveau venu dans le monde de la photographie qu’est le consommatographe m’avait interpellé, j’étais quand même resté sur ma faim car, comment expliquer le passage de la photographie amateur à la photographie jeu ? De la photographie de reportage, fût il du quotidien, à la photographie qui n’a plus de sens ?
Le premier mot qui me vient au bout des doigts est : sincérité, le deuxième : partage puis témoignage, nécessité, histoire, d’autres aussi.
La photographie, moyen de reproduction du monde, est, nous le savons une « technique qui permet de créer des images par l’action de la lumière », lumière, source de vie, énergie cosmique , à l’origine de l’univers ; sa « capture » n’est pas un acte anodin. Si l’appareil est fait de simples bouts de métal et de plastique assemblés, garni d’un peu de poudre de perlimpinpin électronique, sa fonction est la plus noble qui soit : « transformer » un peu de lumière afin de restituer un bout de la création.
Alors que photographier, du photographe du dimanche immortalisant sa famille au grand reporter parcourant la planète, a toujours été un acte important, sérieux, même si les sujets mis en boîte ne l’étaient pas. Un peu comme le « costume du dimanche », une marque de respect, à la beauté, du regard des autres, respect pour ce qui ne nous appartient pas, humilité devant ce que nous n’avons pas créé mais reproduit avec plus ou moins de bonheur.
Conscient que la passion du déclencheur s’empare de ceux qui, par une mystérieuse alchimie, transcrivent l’ambiance de la vie par la seule vision d’un détail, chacun a, jusqu’à récemment, respecté l’ordonnancement de ce petit monde : de l’utilisateur occasionnel de « jetables » à l’inlassable observateur du monde à l’œil en forme de viseur, de l’amateur éclairé à l’aspirant demandant à l’être, de l’artiste rêveur à l’artisan studieux, chacun savait, comme une évidence, rester à sa place. Les uns reconnus par leurs proches, les autres par les prestigieux magazines ou encore par des amateurs de belles photos.
Et le monde changea, je raccourcis l’histoire en disant que le « matériel » domine, que la rumeur remplace l’information, que le délire individuel s’est consacré « art », que la finance remplace les parlements, que la bourse est devenue la « valeur » respectée. Dans cette ambiance, la photographie n’a plus la place qu’elle occupait, elle est devenue un « marché ». Ce marché, pour satisfaire l’appétit des financiers de tous bords est passé de la confidentialité au statut « grand public », de l’argentique au numérique, du développement quasi artisanal, même à grande échelle, à la gigantesque chaîne de l’image dont le boîtier n’est qu’un maillon parmi d’autre.
L’accroissement de cette industrie toute nouvelle a basculé la photographie dans le « loisir », le « divertissement », nous y voilà ! Faire des photos est devenu un jeu, le technocratisme, dans sa sinistre parodie, recouvre d’un voile épais l’inventivité consubstantielle à la photographie. Jouer sans conscience de la gravité de l’acte photographique, se prendre au sérieux pour capter des futilités. Le sujet n’ayant plus d’importance, c’est ce que fait la machine qui en a, quelque soit la chose photographiée ; jusqu’à la perception de la lumière qui s’est volatilisée dans les recoins du ludique à tout prix, dans la recherche d’un rendu parfait tout technologique, dans l’improbabilité d’une restitution douteuse du monde.
Le consommatographe n’a pas la sincérité due à l’instant. La lumière n’est pas de son monde. Le sérieux du photographe se transmue en actes compulsifs d’achats.
Le monde de l’information est celui du trucage de la propagande, la nature est déformée à coups de traitements logiciels, les photos de famille disparaissent au détriment du sensationnel s’évanouissant aussi vite que les vapeurs d’alcool du fêtard invétéré.
Oui, notre société ne veut plus de photographes, ils ne collent plus à l’air du temps. Fabriquer de l’image, en consommer jusqu’à l’aveuglement, voilà ce qui compte. Se divertir, s’oublier, le cerveau remplit de paires de lignes par mm sur écran trop lumineux, voilà le résultat d’un marketing sauvage gourmand de dollars et d’euros, qui n’a cure de culture.
Dans le divertissement la photographie se meurt ! Finis les amateurs submergés, exit les artisans qui ne peuvent vivre du gratuit. Partage sans respect n’est que caricature de culture, photographie sans conscience n’est que ruine des lumières.
Fini le temps où on attendait le nouveau reportage de Capa, maintenant c’est le nouveau Nikon, Canon, Sony qui est le graal ; le héros n’est plus Salgado mais DxO, c’est la promo qui est vedette, pas Bellon. La photographie, décidément, n’est pas un divertissement.
ReflexNumerick, LE BLOG
Bonjour Patrick.
Le fait est qu’il devient difficile de savoir pourquoi on fait des photos, quand ce n’est pas, fondamentalement et de bout en bout, un métier… L’emballement des techniques que tu décris fait que les nouveaux photographes amateurs ne se posent pas la question, et que bien des professionnels ne le savent plus trop non plus. D’où cet énorme mélange des genres où personne ne se retrouve. Il suffit de voir ces intervenants, sur les forums, qui se disent « semi-professionnels », on a envie de leur demander s’ils sont culs-de-jatte.
Ceux qui, pourtant, réfléchissent, pour avoir pratiqué pendant quelques dizaines d’années, depuis l’époque où tout était évident, connaissent la réponse et résistent au mouvement. Que la photographie soit un divertissement ne me paraît pas répréhensible en soi. Le vrai danger de la situation actuelle est que les requins essaient de persuader les foules que la photographie est une chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux photographes. Les gens de mon âge se souviennent de la publicité d’une école de dessin qui proclamait : « Si vous savez écrire, vous savez dessiner. » Aujourd’hui, on nous dit : « Si vous avez un oeil et un index, vous savez faire des photos. » Mieux encore, on nous ressasse que ces photos si faciles à réaliser, on va se charger de vous les diffuser, et même de vous faire gagner quelques pièces de monnaie.
Bien sûr, tout cela est de la poudre aux yeux. Ce n’est pas plus facile aujourd’hui que du temps des réflex argentiques, il faut vraiment être couillon pour ne pas s’en rendre compte. Mais la possibilité de multiplier les prises de vues sans se soucier d’épargner la pellicule en donne l’illusion. Ne soyons pas trop sévères pour les utilisateurs de DxO ou Photoshop (j’en suis), ces pratiques ont simplement pris la place du développement et du tirage, avec des difficultés équivalentes de bon emploi. Mais si on se dit que l’acte photographique est de même essence qu’en 1960, sans se laisser abuser par les marchands de facilité, on participe, chacun à sa place, professionnel et amateur, à la solidité de l’édifice. Je demeure persuadé qu’il n’est pas encore par-terre. Cela tient à un constat très simple : puisque rien n’est aussi facile qu’on veut nous le faire croire, la réalité, comme toujours, s’imposera.
Commençons déjà par dénoncer les sirènes de la consommation. Notamment cette pratique que j’appellerai du « buzz avant-coureur ». Par exemple, la rumeur d’un nouveau compact expert de Nikon, qui ravalera forcément tout ce qui a été produit jusqu’ici au rang de jetable (voir le forum Chassimages, déjà sept pages en trois jours). Une rumeur présentée comme telle, et qui aurait plus de poids, maintenant, qu’une véritable information. On nous refait le coup, dans un autre créneau, du Fuji x100, déjà légendaire avant d’être en vente. Laissons les gogos s’épastoufler de nouveautés qui n’existent même pas encore, et courir après les fausses nouveautés. Amateurs authentiques ou vrais professionnels, continuons à faire selon nos moyens et nos besoins.
De toute façon, la crise économique, dans laquelle nos pays gâtés s’enfoncent, va rafraîchir les ardeurs excessives et remettre les choses à leur place. Depuis Daguerre, la photo est un art difficile et indispensable, ce n’est pas demain la veille que le premier venu égalera les spécialistes et les privera de leur gagne-pain, même si le désordre ambiant porte à le craindre.
Amitiés.
Tout à fait; « la Vérité chasse l’erreur …. ».
A bientôt,
Patrick
Pourquoi la pratique de la photographie ne pourrait pas être un jeux et un divertissement ?
Après tout, on a pas tous envie de pratiquer de manière sérieuse au point d’en être chiante…
Bah ouais, c’est très bien que les gens puissent s’amuser avec la photo, la photo s’est démocratisée, ce qui a des inconvénients mais aussi des avantages.
La photo c’est de la création, dans le lot de tout ceux qui feront de la photo comme des consommateurs, certains prendront sans doute goût à cette pratique et deviendront de grands photographes.
Ras le bol de toujours vouloir créer des castes d’élites, si tu es un bon photographe, tu sera capable de montrer aux autres comment on utilise la lumière et ce sera bien plus probant que de long discours sur un blog.
A ceux « qui savent » de partager leurs connaissances et « éduquer » les autres.
Bonsoir,
Merci pour ta fidélité à LE BLOG et bravo pour ta persévérance …. Les longs discours me détendent après les séances photos.
http://lalettredelaphotographie.com/entries/3859/adieu-sipa-par-thomas-haley?lang=fr
Dans un autre registre mais fondamentalement sur le même sujet. cette déclinaison du thème de ton billet mériterait bien un autre biller en soi.
Enfin je dis ça comme ça…
Je ne savais pas ou te le faire passer car j’aimerais lire ton sentiment sur le cas du photojournalisme dont l’éthique a été tant commenté à l’époque où toute information digne de ce nom passait par eux.
Serait la aussi comme l’avait suggéré Rio Bravo ailleurs que l’information s’embourbe dans les pratiques de la communication ?
Pardonne moi de ne pas développer mais je ne me sens pas en main ces temps ci et surtout je suis chez toi car, à l’inverse d’un forum, un blog est une table d’hôte ou les convives peuvent suggérer les débats mais doivent en laisser l’initiative
merci pour le lien …
bonjour je suis un étudiant en 3ème année photographie : je veut comprendre comment la mise en scène peut être une histoire visuelle ? merci d’avance
Bonjour,
Une disserte à rendre ?
Et on voit où le résultat de tes séances photo ?
Pour le moment, ormi les petites vignettes qui accompagnent tes articles, je n’ai vu aucune photo de toi.
Tu parle beaucoup mais tu ne montre pas grand chose… je ne sais pas quoi te dire, lâche-toi, ose !
mes photos ne seraient à propos dans LE BLOG …. Mes activités professionnelles concernent mes clients et les photos personnelles ne sont pas de la compétence de ReflexNumerick, LE BLOG … Désolé de décevoir les curieux, il n’est jamais trop bon de mélanger les domaines d’activité.
patrick
P.S : bien que quelques photos se trouvent sur le web …